Vers la « Blue Society » pour une nouvelle gouvernance de la haute mer

Nausicaa centre national de la mer boulogne sur mer Intervention de Philippe VALLETTE, Directeur Général de Nausicaá à la Conférence du CESE : « la haute mer, avenir de l’humanité » 

Session « Le potentiel pour un développement économique en haute mer »

Madame la Ministre, Monsieur le Président DELEVOYE, Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames, et Messieurs,

Je tiens à remercier et féliciter les organisateurs de cette journée consacrée à l’avenir de la Haute Mer, et tout particulièrement Catherine CHABAUD et Tara Expéditions.

Jusqu’ici vous avez entendu parler de l’extraordinaire richesse de la biodiversité marine en haute mer et vous avez entendu le point de vue des acteurs de l’économie maritime. Je suis persuadé qu’un développement économique durable en haute mer est possible, mais pour cela il nous faudra impliquer l’ensemble des citoyens.

Nous avons à Nausicaa l’opportunité précieuse de pouvoir être en contact direct avec le grand public. Les aquariums et centres de science accueillent chaque année des centaines de milliers de visiteurs. Nous pouvons ainsi non seulement les sensibiliser aux enjeux prioritaires qui touchent l’océan, mais aussi comprendre leurs préoccupations et évaluer l’état de l’opinion

Ainsi, nous avons voulu consulter nos visiteurs sur les priorités en ce qui concerne la haute mer.

Par l’intermédiaire d’une borne interactive 7 000 personnes ont exprimé leur opinion en moins de sept semaines  Pour 66% d’entre eux, la haute mer est une région essentielle à l’équilibre de la planète. 48 % pensent que l’exploitation de ses ressources doit être réglementée pour garantir leur préservation à long terme et 61 % estiment que mieux gérer la haute mer doit être une priorité politique. Bien sûr, il s’agit là d’un public plutôt averti qui s’intéresse à la mer. Mais ces résultats sont encourageants. Je trouve tout à fait significative cette évolution des mentalités du grand public, qui semble à présent bien conscient de l’impact que nous pouvons avoir sur notre Planète et qu’une partie de notre avenir se joue dans la Haute Mer.

Cette démarche marque le début d’un intérêt et d’un engagement au sein de nos réseaux dont les ONG, aquariums et centres de science du Réseau Océan Mondial. Nous avons un rôle important d’interface entre le grand public et les décideurs. Les centaines de milliers de votes pourront être  analysés et transmis à des organismes comme le Forum Global pour les Océans, Côtes et Iles, la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO ou encore le gouvernement français.

L’appropriation des enjeux océaniques par l’ensemble de la société marque un véritable tournant pour l’avenir.  Il y a 200 ans, nous avons créé une société basée sur le progrès industriel mais à l’époque, il était difficile d’imaginer que notre planète était un monde fini, avec des ressources naturelles limitées. Et malgré les avancées extraordinaires qui ont été accomplies, le système économique dans lequel nous vivons aujourd’hui est à bout de souffle. Il est temps de réagir.

Nous pouvons transformer cette crise en opportunité et réinventer des raisons d’espérer, mais pour cela, il nous faut changer de vision et réfléchir en sortant du cadre de nos références habituelles. Peut-on concilier la croissance, le développement, l’augmentation de la qualité de vie et le partage des richesses tout en restaurant les milieux naturels et en assurant leur préservation à long terme ? Nous, spécialistes de l’Océan, nous en sommes convaincus et pensons qu’une grande partie des solutions viendra de la mer.

L’océan, nouvelle frontière pour un avenir durable.

L’Océan est à la base de tout l’équilibre naturel de la Planète et offre des ressources vivantes et minérales vitales. Sans doute plus important encore, il assure des services écologiques qui maintiennent notre planète habitable … Ultime espace à explorer, à découvrir il est incroyablement riche de potentialités pour l’émergence d’un « développement durable », générateur d’opportunités économiques respectueuses de l’environnement et créatrices d’emplois.

Nous avons aujourd’hui pris conscience de la nécessité de préserver les grands équilibres naturels de lutter contre la pollution terrestre, et de mieux gérer les ressources marines.  Nous avons également commencé à évaluer la valeur économique des services rendus par les écosystèmes. Mais ces avancées restent largement insuffisantes.

Répondre aux enjeux d’un développement intelligent et durable.

Nous devons trouver des solutions pour éteindre l’incendie du réchauffement climatique ; définir un mode de gouvernance responsable de la haute mer ; restaurer et préserver ces  milieux naturels marins irremplaçables dont nous avons besoin pour vivre.

Songez au fait que nous pourrions inverser la courbe du réchauffement climatique grâce à la culture de phytoplancton, qui nous permettrait de capter le dioxyde de carbone, déjà présent dans l’atmosphère. Il n’est pas question de fertiliser les océans comme des apprentis sorciers, mais de développer des réseaux de bioréacteurs fermés dans lesquels seraient élevées des micro-algues fixant le CO2. Le carbone ainsi capté pourra être reminéralisé et servir ensuite à la fabrication de matériaux ou à d’autres utilisations industrielles. Imaginez des systèmes efficaces pour bénéficier de l’énergie thermique des mers; ou encore un navire hybride utilisant les mouvements de la houle pour se propulser. Représentez-vous des réseaux d’aires marines protégées pour repeupler l’océan en poissons. Songez à ces substances nouvelles qui pourront être extraites des organismes marins pour fabriquer les médicaments et les produits de demain.

Imaginez que les bénéfices dégagées par ces activités à l’origine d’économies prospères et de milliers voire de millions d’emplois, soient partagés équitablement entre les différentes nations.

Ces avancées sont possibles et permettront d’améliorer la vie tout en restaurant et en préservant à long terme les milieux naturels essentiels à l’équilibre de la planète.

Nous devons faire émerger une nouvelle culture de l’Homme et la Mer.

Nous vivons finalement un moment enthousiasmant de l’histoire de l’humanité, car les périodes de crises nous poussent à penser de façon créative pour créer les conditions d’un nouvel optimisme de l’action. C’est l’occasion de réinventer la société dans un esprit de durabilité, de bien-être et d’équité qui ne soit pas opposé à son dynamisme.

Cette  société, que nous appelons de nos vœux, nous l’appelons la Blue Society. Nous sommes en effet convaincus que nous devons désormais aller plus loin que le contexte de Blue Economy. Mettre l’océan au cœur du développement durable ne pourra se faire sans un mouvement de fond qui mobilise toutes les forces de la société ; Ce n’est pas seulement une affaire de politique, de scientifique, ou d’économiste qui permettra d’amorcer le changement de fond nécessaire aujourd’hui mais bien la volonté des citoyens de construire un monde différent.

Bien sûr, nous sommes conscients que les espaces qui permettront l’émergence de cette nouvelle culture sont encore à concevoir et passeront par des dynamiques différentes et convergentes. Nous pourrons valoriser durablement les ressources et les activités liées à la mer pour avancer vers une meilleure justice sociale et générationnelle. Pour cela, il nous faut soutenir l’innovation et réfléchir à l’intégration des activités afin qu’elles s’enrichissent les unes des autres. Il nous faut connecter les idées et les actions, mutualiser nos efforts, penser en termes de bénéfices réciproques et permettre à tous de s’impliquer et de s’approprier cette démarche. En nous appuyant sur les savoir-faire traditionnels, sur les échanges et le partage des connaissances, sur la formation, l’éducation, et la science, nous pourrons soutenir l’émergence d’une nouvelle culture de   « l’Homme et la Mer » au niveau international.

Nous avons besoin d’une nouvelle gouvernance de la haute mer.

Aujourd’hui, la conservation et la gestion durable de la biodiversité de la haute mer ne font pas l’objet de réglementation à la hauteur des enjeux. Il est vital que la communauté internationale s’engage à entamer la négociation du protocole sur la conservation et la gestion durable de la biodiversité, adossé à la Convention des Nations Unies du Droit de la Mer. Et ceci, dès septembre prochain, lors de l’Assemblée générale des Nations unies. A Rio plus 20, malgré des avancées certaines, certains Etats ont empêché le début de cette négociation. A quelques mois de l’Assemblée générale des Nations unies, il est temps d’agir.

Pour faire de la haute mer un véritable enjeu de société et pour inciter les décideurs à s’engager, c’est toute la société qui doit se mobiliser et qui doit manifester ses priorités. Je pense tout particulièrement aux jeunes présents aujourd’hui – nous nous devons de leur offrir la possibilité d’exprimer leur choix pour l’avenir en disposant pour cela d’informations claires sur les enjeux qui se dessinent aujourd’hui. Qui sait aujourd’hui que la moitié de l’oxygène de l’air est produit par le phytoplancton ? Qui sait aujourd’hui que 70% des brevets déposés sur les ressources génétiques marines le sont par trois pays seulement ? Qui sait aujourd’hui que les négociations en cours aux Nations unies sur la haute mer engageront durablement l’avenir de chaque personne qui vit sur cette planète ?

Aujourd’hui, en signant « l’Appel de Paris », nous manifestons ensemble notre conviction que la haute mer est fondamentale pour l’avenir de l’humanité. Nous saluons cette initiative engagée ici, au CESE par Catherine Chabaud avec Tara Expéditions qui ont réussi à réunir tout le monde maritime français et nous a ainsi permis  de conjuguer nos forces avec nos différences pour engager un mouvement qui je l’espère prendra une ampleur mondiale.

C’est ainsi que se construira la Blue Society, avec l’imagination des hommes, le partage d’expérience, et l’innovation. La Blue Society, c’est croire à nouveau à un  progrès équitable et durable et au rôle décisif des citoyens. Ne laissons pas passer cette chance et mettons tout en œuvre pour préserver l’extraordinaire richesse naturelle de notre planète afin qu’elle continue à prodiguer ses bienfaits aux générations futures. Croyons à nouveau au progrès.

 

Philippe VALLETTE

Directeur général de Nausicaá

 

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